Solitude

Sons de Pékin -> Qu’un trentième anniversaire d’événement tragique soit célébré ou que mes parents viennent me voir à l’autre bout du monde pour mon anniversaire (non je n’ai pas trente ans, ces deux faits sont indépendants l’un de l’autre, ne soyez pas désagréables!), je continue à vous faire découvrir la culture chinoise semaines après semaines grâce aux musiques du mercredi. Directement tirées de notre quotidien, ces œuvres accompagnent votre lecture en vous permettant d’avoir une vague idée de l’ambiance qui règne ici. Si cette semaine le sujet abordé sera « solitude », le titre de la chanson choisie n’est pas moins équivoque : , (soit « solitaire ») interprétée par Cai Zhao, un chanteur (assez peu) connu majoritairement pour ce morceau.

 

 

Solitude : État de quelqu’un qui est seul momentanément ou habituellement.  – Larousse

Mentirais-je en disant que ce sentiment, pourtant si singulier et si facile à obtenir dans notre ancienne vie française, est devenu un luxe de notre existence pékinoise partagée ? J’ai bien peur que non. Non pas que la surpopulation de la capitale chinoise soit un fardeau impossible à porter -cela n’aide cependant définitivement pas- mais notre rythme de vie, si bien décrit par Thibéry lundi soir, nous oblige à rester ensemble en quasi-permanence et à sacrifier notre bien-aimée indépendance au profit du bien de la communauté.

Ôtez donc ce sourire et mettez votre ego de côté !

Aux téméraires qui se risqueraient à nous demander candidement : « Mais qu’y a-t-il de si difficile à trouver un peu de calme solitaire dans une journée longue de plus de 15 heures ? », je répondrais simplement qu’ils doivent garder à l’esprit que nous travaillons dans la même entreprise, dans le même service, sur le même bureau ; que nous rentrons ensuite sur le même campus fermé dans lequel nous mangeons au même endroit, faisons du sport dans la même salle, discutons avec nos voisins (que nous avons également en commun par la force des choses) au pied du même bâtiment ; que par la suite, les deux garçons rentrent dormir dans la chambre qu’ils partagent, avant de se réveiller le lendemain matin avec le même réveil et de recommencer. Ces détails sont peut-être insignifiants pour vous mais pour nous, le fait de pouvoir avoir quelques secondes de silence vaut très cher, ainsi les temps morts tels que les trajets de métros qui nous permettent d’écouter notre musique sans être dérangé, veulent dire beaucoup !

Couper court aux discussions quel qu’en soit le coût.

Courageux, nous le sommes, mais inconscients, non. Nombre de matins, nous avons eu l’occasion de tailler le bout de gras (de volaille évidemment – Eid mubarak à tous !) en nous laissant guider par le métro ou par le flux uniforme de gens faisant le même trajet que nous (Ligne 4 puis ligne 6), mais nous avons ravalé notre salive et nous avons respecté l’accord tacite qui nous lie : l’heure et demi de trajet qui nous sépare de Sis’goin doit rester une zone non-verbale. À la limite, quelques mots peuvent être échangés pour se donner des informations logistiques (« celui-ci ne va pas jusqu’au terminus », « les portes s’ouvrent à droite ici », « Oh, tu as vu que les vitres sont reliées à l’armature métallique du wagon grâce à un mastic thermorésistant à base de fibre de gyrasto-plombage à double padding, j’aurais plutôt mis des jantes de douze personnellement ! » …), mais il est formellement interdit d’interjecter les autres pour tout autre type d’échange.

Ange ou démon, la solitude dérange.

En général, ces trois heures de calme quotidiennes suffisent à recharger les batteries et les oreilles avant de se replonger dans la réalité et de devoir supporter à nouveau les plaintes incessantes de Kim et les élucubrations sans queue ni tête de Thibéry (Oui je connais l’anecdote à propos de Fabienne Verdier !), toutefois il arrive que ce besoin d’introspection se prolonge chez l’un de nous. N’oubliant pas que la cohésion du groupe est primordiale pour une situation telle que la nôtre, le ou la « solo-wannabe » signalera alors aux autres son envie de s’isoler en leur glissant un petit « j’ai besoin d’être seul-e, ma maman me manque, elle seule sait faire la vinaigrette que j’aime ». Jamiroquai demandait constamment à ce que ses membres soient séparés lors de leurs tournées car ils avaient peur de ne plus se supporter du fait de trop de proximité, ce qui poussait les tourneurs à réserver des chambres dans des hôtels différents de la jet set. Cette anecdote est évidemment aussi fausse que nos sourires lorsqu’on nous demande si on aime l’alcool de riz (un met unique dont Kim nous parlera de long en large dans son prochain article), mais elle présente l’avantage de commencer par la syllabe « -jaime », ce qui est assez rare dans notre beau français.

Sait celui qui lit la nuit, mais qui se lie à celui qui sait qu’il nuit ? (oui, certes ça ne veut rien dire, mais en même temps tout le monde n’est pas Alfred de Musset !)

Scènes inédites de notre quotidien, il nous arrive parfois de côtoyer certains de nos amis sans rameuter nos deux plus proches congénères. Nerfs de la guerre, ces rares moments partagés avec d’autres que Ron et Hermione (en considérant que le narrateur est le huitième Horcrux) nous permettent d’avoir de nouvelles anecdotes à raconter le jour suivant autour d’une bonne Niurou Mian. Mi-haine mi-amour, n’allez pas croire que cette sur-proximité nous désunit pour autant : à la manière des Migos nous faisons front comme un seul Homme et ce n’est pas par hasard que tout le monde nous connait plus sous la dénomination « les français » que par nos prénoms respectifs !

« Tif », parlons-en justement, puisque Thibéry partagera bientôt son expérience du salon de coiffure en prenant soin de mettre en valeur sa nouvelle coupe « bien dégagée derrière les oreilles », et ce dès lundi prochain.