Quand la musique est b★nne

Depuis le début de cet échange, Raphaël a pris l’habitude de partager, grâce à la rubrique « Musique de Pékin », d’agréables airs typiques de Chine, permettant de recenser la diversité musicale allant de l’équivalent du Macumba français jusqu’au dernier hits belge d’Angèle. Bien différent des chants du Céleste Empire, celui de cette semaine est un appel à une ballade latine, rappelant à certains leur été 2002, assis sur les bancs dans leur parc préféré, à chanter à tue-tête les lyrics sans bien en distinguer le sens. Afin de récupérer l’équilibre ébranlé par ce changement si surprenant, le secteur musical de l’empire du Milieu est au centre de cet article. Maintenant que chaque lecteur maîtrise avec sureté ses classiques, le plaçant en tant que véritable spécialiste, il peut mettre en exergue ses acquis grâce au lieu de divertissement le plus culte du pays : le KTV.  

Il est inimaginable de ne pas le remarquer : il peut prendre place dans une galerie marchande, dans un bâtiment à part entière, mais également dans une cabine de deux mètres carrés à l’angle d’une rue. Véritable principe, il est inévitable. Mais qu’est-ce que le KTV ? C’est un lieu dédié à un divertissement qui réside à chanter en public aidé par un appareil débitant une musique instrumentale et faisant défiler les textes des chanteurs sur un écran. Dans le but de passer un instant chaleureux et amical entre amis mais aussi, si l’envie est de mise, encerclé de ses camarades de travail, le KTV saura divertir les plus exigeants.

 

Dans l’esprit français, l’image de ce type de lieu n’est pas sans rappeler la fête du village, et la veillée au camping Paradis. Une place en extérieur, un amas d’individus, un appareil électrique qui amplifie les bruits puisant leur puissance des cavités situées au bas du visage humain, un écran, et un valeureux (se jugeant digne de reprendre parfaitement les gammes les plus aigües de Rihanna) qui se lance les yeux fermés dans la cage aux fauves. Que nenni, ici, cette activité se fait dans des salles privées, réservées à l’heure en échange de quelques yuans. Même si l’affluence est plus grande en fin d’après-midi, et juste avant la nuit, elles restent accessibles 24 heures sur 24. Un petit creux et une envie de s’hydrater ? Il est d’usage d’amener un repas délicatement placé dans un sac à l’abri des regards indiscrets, mais également d’acheter le nécessaire auprès des salariés afin de se restaurer.

 

Dans le but de s’intégrer pleinement dans cette terre d’accueil, le baptême du KTV a été réalisé dans le cadre d’un événement particulier :  un anniversaire. Pendant ces festivités, les invités, généralement issus de divers ensembles d’amis, peuvent peiner à échanger à cause de la timidité et des différents caractères, installant des instants étranges. Par ailleurs, rassemblez ces mêmes individus dans une salle d’une quinzaine de mètres carrées et l’ambiance prendra un surprenant virage. À l’extérieur, la nuit est calme. La lune éclaire de sa lumière blanche le ciel aux nuances bleutées, à l’image du sigle du KTV sur la devanture d’un bâtiment d’une hauteur de quatre étages. Le hall d’accueil et les allées menant aux salles privées se mêleraient sans difficulté à un immeuble luxueux dans lequel résident pendant une durée déterminée de riches étrangers en l’échange d’un tarif extravagant. Les murs beiges aux fines rayures et le carrelage marbré reflètent les lumières jaunâtres issues de diverses appliques murales aux figures variées. Les chants des apprenties-divas s’échappent des salles par les panneaux permettant de les fermer et se dissipent dans les allées. Dans la salle qui ressemblant grandement au carré VIP des clubs, c’est un vacarme fracassant qui prend place.

 

Arrivant par petites quantités, les invités sautent directement dans le bain, accueillis par la justesse perçante de l’interprète éphémère de « la Reine des neiges ». Dans une ambiance tamisée et agrémentée des faisceaux de lumière, certains chanteurs d’une nuit s’installent sur le canapé d’angle en cuir et sur les chaises hautes, d’autres restent sur leurs pieds prêts à se déhancher. Ensemble, ils fixent le texte défilant sur le téléviseur et se partagent les amplificateurs de cris sur une large variété de musiques. Les craintes de dire les mauvais textes et de ne pas suivre la gamme adéquate n’existent plus. Quand la phrase n’est pas en langue latine, (ce qui gêne assez la lecture), le but est d’identifier des caractères rudement appris afin de crier (à un certain stade, ce n’est plus du chant) quelques (très petites) bribes musicales et de faire les back. Un air particulier en tête ? Deux écrans, l’un situé à l’extrémité du canapé, l’autre, agrémenté d’une chaise haute dans une niche, installant le chanteur face au public, permettent de balayer l’index musical. Là, les cultures musicales de la terre entière se mélangent : chanter Britney Spears puis Patrick Bruel sans épargner les figures du rap mandarin et les génériques des animés asiatiques semblent être de rigueur.

 

Pendant une heure, pendant une nuit, les rires éclatent au rythme des musiques qui défilent. La gêne du début est remplacée par l’assurance, laissant apparaître les talents de certains et l’audace des autres.  Les instants vécus deviennent précieux et marquent le début des vingt-cinq ans de Raphaël. Afin d’éterniser cet anniversaire, le présent que je lui adresse est une règle bien particulière. En rédigeant un futur article, la dernière syllabe de chaque phrase devra être la première de celle qui suit. Suivra-t-il la directive de ce cadeau ?