Promenade champêtre

Il y a déjà quelques semaines de cela, nous vous avions conté notre expédition à la muraille de Chine lors de la semaine dorée, mais nous n’avions pas expliqué l’impact de celle-ci. Pour profiter de ce congé, nous sommes passés outre nos valeurs morales en signant un pacte avec le diable. Durant deux longues semaines, nous avons été dépouillés d’un élément cher aux yeux de tout français : nous avons été privés du repos dominical. Oubliez le plaisir de faire une grasse matinée jusqu’à neuf heures deux jours de suite. Faites le deuil d’une place assise dans le métro loin des heures de pointe. Abandonner votre lente balade dans les hutongs à la quête de découvertes gustatives. Effacez de votre mémoire la douce odeur des roses en fleur lorsque vous vous installez dans un pavillon au parc. Vous voilà désormais prêts à passer ces beaux dimanches ensoleillés derrière votre ordinateur, à réfléchir sur la scénographie du prochain musée d’un hôpital, en enviant du coin de l’œil votre collègue assoupie sur son bureau, les rayons du soleil posés délicatement sur son dos.

Après un rythme de vie effréné tout au long de ces deux semaines, enchainant trajets de métro et journées de travail, nous étions bien décidés à savourer chaque minute du week-end, à nouveau complet. Bien que certaines de nos soirées aient été rythmées de pratiques sportives, d’événements culturels, et de découvertes pékinoises, nous ne sommes jamais rassasiés en termes d’activités. Il est bon de flâner, mais tout est question de quantité. C’est pourquoi, après un samedi au rythme des étudiants du campus, entre sieste et match de baskets, nous nous sommes vêtus de nos meilleures tenues de voyageurs (un jean et des baskets) pour continuer nos explorations. Avec une contrainte de temps plutôt pesante, nous avons décidé de visiter une petite ville qui n’est pas trop éloignée de Pékin, à l’image du village de campagne collé à l’agglomération de votre lieu de vie.  Nous avons donc jeté notre dévolu sur Tianjin 天津, quatrième plus grande ville de Chine, qui se situe à une distance de 130 km de la capitale, soit l’équivalent d’un trajet Paris-Reims.

Ce dimanche, il est presque dix heures trente quand nous daignons enfin rassembler nos affaires pour partir en direction de Tianjin. L’avantage de cette ville, en plus de sa proximité, est la fréquence de passage des trains, ce qui est un véritable atout face à notre cagneuse organisation (comme décrite lors de notre expédition sur la muraille sauvage). Par suite de notre brillant échec quelques semaines plus tôt, nous avons appris de nos erreurs : toujours se munir de son passeport. En effet, que ce soit pour acheter votre billet ou accéder à votre wagon, la présentation de votre papier d’identité est obligatoire. Malheur à celui qui l’oublie et tente d’utiliser une photocopie de celui-ci.

Une similitude étrange

Le trajet n’est pas sans rappeler notre séjour à Shanghai : à l’extérieur, le paysage grisâtre alterne entre villages et campagnes tandis qu’à l’intérieur, la lumière jaune éclaire les visages des passagers confortablement installés. Il suffit seulement de trente minutes de train (à 300km/h certes) pour arriver à notre destination. Il est donc plus rapide d’aller dans cette ville côtière que de se rendre à une exposition du 798 Art District.

Le sentiment de déjà-vu donne toujours une étrange sensation. Il est curieux de reconnaitre une familiarité dans une situation nouvelle, en particulier après avoir parcouru autant de kilomètres. En effet, en sortant de la gare, qui se trouve être la plus ancienne de Chine, l’impression de n’avoir jamais quitté Pékin est omniprésente. Aux premiers abords, le décor semble similaire : la grandeur des lieux nous écrase. La gare désormais dotée d’une architecture moderne, s’accorde parfaitement avec les tours d’immeubles environnantes grâce à son imposante taille. Une grande place aux pavés gris s’étend devant elle, ancrées par de larges avenues en accord avec les tons du ciel nuageux. Au rythme de nos pas, lents, nous discernons progressivement les singularités de cette si grande ville, qui fait tout de même la superficie de l’Ile-de-France. En effet, bien qu’elle soit dans l’ombre de la capitale ou de la ville préférée des Chinois, elle possède un fort potentiel architectural et culturel à découvrir. L’ancien et le nouveau s’y rencontrent pour le plus grand plaisir de ses habitants.

Croisement historique

À partir du XVè siècle, plusieurs pays ont été attirés par sa force portuaire et se sont établis grâce à des concessions : Français, Italiens, Japonais, Allemands, Austro-hongrois, Anglais et Belges ont ainsi tous laissé leurs marques. Vous pouvez donc admirer un pont orné de statues dorées rappelant le mythique pont Alexandre III, à côté de bâtiments aux colonnes colossales agrémentées de sculpture grecques. Un quartier plus loin se trouvent des maisons anglaises juxtaposées aux bâtiments à l’architecture typiquement chinoise. Avec les années, d’immenses gratte-ciels se sont immiscés entres les petits immeubles coloniaux qui ont longtemps été laissés à l’abandon. Limités dans le temps, nous avons décidé de nous focaliser sur quelques endroits, remettant à plus tard la visite de l’ancienne rue culturelle ou du temple de Dule.

Nous nous sommes donc attardés dans le quartier italien, dont il ne semble rester que le nom. Entre les allées pavées, uniquement accessibles aux piétons, les visiteurs admirent les anciennes habitations rouges et blanches principalement devenues des magasins et restaurants attrape-touristes. C’est un creuset où Italie et Chine ne font plus qu’un (tout de même parsemé de France, d’Allemagne ou encore de tout autre pays hors Asie). Avec des devantures caricaturales, la plupart des restaurants ne semblent pas différencier les différents pays bordant la mer Méditerranée. Ne soyez pas étonnés de découvrir quelques mots de Français subtilement placés sur une peinture murale attenante un restaurant italien.

Règles de conduite

Pour rythmer nos visites extrêmement bien organisées, nous nous basons sur deux préceptes : ne jamais revenir sur nos pas et toujours se restaurer dans le lieu le moins touristique possible. C’est avec ça que nous avons eu les plus belles surprises, découvrant des rues moins fréquentées et des mets délicieux. Ainsi, laissez-vous guider par le hasard pour votre plus grand plaisir, les répercussions ne peuvent être que positives. En direction des cinq grandes avenues (Wudakao) séparant les différentes concessions, les plus petites rues se démarquent par leurs disparités : les bâtiments en ruines font face à des immeubles luxueux, les animaux errent non loin des marchés locaux animés. Certains habitants, flânant en bas des petits immeubles, font vivre les rues aux sons de leurs rires et paroles. D’autres, marchant activement à l’ombre des bâtiments des larges avenues, se fondent dans la ville semblable à une fourmilière.

À la fois aérée par la disposition des bâtiments mais aussi oppressante par sa grandeur, Tianjin est un mélange riche de découvertes et de sensations.