L’écriture du voyage

Parmi les rendez-vous réguliers dont je vous parlais dernièrement, l’un d’eux fait figure de pilier depuis le début de notre séjour : celui de la rédaction de nos articles. Ces 3500 signes pour lesquels nous restons alerte au quotidien, attentifs aux pépites soudaines comme aux tendances de fond, nourrissent chaque semaine la même question : de quoi allons-nous parler ? Car si le voyage se prête bien à cette démarche, l’écriture n’en reste pas moins un exercice parfois peu habituel, qui plus est dans un contexte qui ne manque pas de contraintes, aussi bien extérieures qu’intérieures.

Graines de récits
Lorsqu’on parle de voyage, on pense souvent au carnet de route. Ce livret glissé dans une poche du sac pour collecter les traces du parcours fait figure de parfait compagnon. Déroulé des journées, nom de lieux visités, personnes rencontrées, autant de moments qui, lorsque les souvenirs commenceront à s’effacer, retrouveront leur vigueur à la lecture des quelques lignes immortalisées. Parfois accompagnées de différents papiers, tickets et autres petits objets glanés ci et là, elles peuvent alors donner forme à des objets élaborés, voire plastiques. On retrouve cette richesse esthétique dans le travail de Karen Guillorel, elle avec qui (presque) tous les compagnons ont suivi un atelier d’écriture avant de partir. Journée propice à conjurer l’appréhension de la page blanche et à se familiariser avec la rédaction d’un récit. De ses nombreux et longs voyages, cette intrépide arpenteuse de territoires lointains a transmis son expérience à la fois par des écrits et des dessins mais aussi des vidéos et des sons, nourrie par l’expérience de la route aussi bien que par des correspondances entretenues sur le moment.

Destinataires particulier-es
Car écrire reste avant tout affaire de destinataire. Dans notre cas, lorsque certains proches nous indiquent suivre nos publications, ils sont connus. Mais d’autres le sont moins, ou seulement identifiables. Il s’agit par exemple des entités qui financent notre programme, sur lequel nos articles donnent une visibilité. Chaque jour, à 16h (plus ou moins précisément selon les aléas de rédaction — et pour nous de VPN), nos aventures internationales alimentent les moteurs de recherche de nouveaux contenus, dans l’espoir de drainer davantage de trafic sur les serveurs de ces institutions. Et dans ce vaste réseau maillé de mots-clé, qui sait quel-le baroudeur-se s’achoppera sur nos textes au cours de sa navigation. Peut-être celui ou celle née dans l’imaginaire de l’auteur, lorsque dans son exercice solitaire d’écriture, il transcrivit ses observations et son ressenti, laissant émerger avec quelques caractères, la part visible de sa rencontre d’un monde nouveau.

À tour de tons
En cela, le carnet de voyage nous confronte à de nombreuses incertitudes et témoigner n’est pas sans nous balancer entre plusieurs alternatives. Rédiger des descriptions dans un vocabulaire qui sollicite les sens selon les conseils avisés reçus au préalable. Ou relayer des informations qui rendent compte des réalités complexes, en mouvement, auxquelles nous tentons d’assister. En somme, chercher à s’ajuster entre l’histoire trop personnelle et le discours convenu.
Il peut alors arriver que notre plume hésite sur le ton à adopter. Étayer certains faits historiques au risque de plagier Wikipédia et nourrir la controverse d’éminents spécialistes ? Dédier une ode lyrique à certains lieux merveilleux comme le ferait le critique anonyme infiltré d’un célèbre guide touristique ? Ou encore se lancer dans un brûlot sarcastique dont le degré d’ironie vous propulserait sur les planches d’un spectacle humoristique plutôt que dans les critères de vos commanditaires ? Voire se fendre d’un topo sur les rouages administratifs de certains mécanismes officiels dont l’absence de saveurs ne manquerait pas de décourager jusqu’à vos dernier-es lecteur-rices fidèles ?

Route (presque) sans fin
Autant de tentatives qui nous seront instructives avant d’entamer la rédaction de notre rapport de mobilité. Cette nouvelle phase d’écriture, plus formelle celle-ci, sera également l’occasion de replonger dans nos notes prises sur le vif, nos photos de visites délicieusement harassantes ou nos enregistrements sonores dans les parcs animés. Supports qui ne manqueront pas de raviver le souvenir de certaines scènes anodines dont nous pourrons alors tirer le caractère spécifique. Comme une coupe de cheveux dans un salon de coin de rue. En voici quelques photos pour donner maintenant la parole aux images et continuer de remonter notre roue des habitudes pendant ces 5 prochaines semaines, jusqu’à son terme.