Le Secret de Recuca (partie 2)

10h36.

Monsieur, voulez-vous une glace ?

Quentin se réveilla, douloureusement, de cette sieste qu’il n’avait pourtant pas le souvenir d’avoir commencé.
Situé en plein milieu de ce qui semblait être un terminal de bus, il se trouvait là, face à ce vieil inconnu au regard insistant, qui semblait attendre une réponse.

– Une glace ? demanda-t-il d’un air abasourdi par cette question qui ne relevait d’aucun sens.
– Je demandais si vous pouviez me faire une place ! Répéta alors cet homme.
Quentin vit alors qu’il était avachi sur une lignée de siège, vêtu d’un tablier, d’un foulard et d’un chapeau de paysan où l’observaient étonnés, les voyageurs qui l’entouraient. 
Il se leva d’un coup, s’excusa et s’en alla sans trop savoir où aller.

– Mais what the fuck,
 ne cessait-il de maronner.

Autour de lui, des guichets numérotés « Guichet 11 » « Guichet13 » et au loin, une station de métro. Un métro ? Quentin compris alors qu’il n’était pas à Popayan. Il se dirigea à l’entrée de celui-ci et suivi la pancarte qui affichait « Dirección San Antonio ». Mais où était-il ? Pourquoi avait-il le sentiment de savoir où aller, sans savoir où il était ? « 13« .

11h13.
Dans la rame qui poursuivait son chemin, Quentin s’offrit une vue panoramique imprenable sur l’immense ville dans laquelle il se trouvait. Une étalée de grands bâtiments et d’habitations aux couleurs chaudes, recouvraient les reliefs montagneux sur des centaines de kilomètres. Comme une impression de déjà-vu, Quentin reconnaissait bien le paysage qui se déployait sous ses yeux, il ne pouvait pas se tromper. Ce décor, il le voyait tous les soirs devant sa série Netflix depuis un mois. À moins qu’elle ait une ville jumelle, il semblait bien qu’il se trouvait en ce moment même à Medellin, la ville de l’Éternel Printemps, comme la surnomment les colombiens ici. 

San Antonio Terminus.
Tous les passagers descendèrent du métro. Quentin suivit le pas et prit la sortie. La numéro 13. Depuis son réveil, ce numéro occupait son esprit, il sentait bien que cela n’avait rien d’anodin, tout comme sa présence ici. À ce moment là, un jeune homme, aux allures de chauffeur de bus, cria :
Comuna 13, Comuna 13 ! 
La Comuna 13. Quentin comprit que c’était là que se livrait la suite de sa mésaventure. Il monta à bord et se laissa guider. 

S’éloignant du centre et prenant de la hauteur, c’est le regard vide et l’esprit évasif qu’il imaginait sur le chemin, la grâce que pouvaient avoir trois individus, portant un chapeau-parapluie… Sans doute, aucune. Il se mit à rire. Quelle étrange pensée.

Arrivé à destination, Quentin ne savait pas pourquoi, ni comment, mais il devait se rendre au sommet de ce quartier aux couleurs arc-en-ciel. 
Des centaines d’habitations se chevauchaient sous ses yeux ébahis. À la fois beau et dangereux, ce quartier qu’ils appellent « La Comuna 13 » semblait trainer derrière lui, une longue et triste histoire. En effet, il apprit, de par les guides de groupes touristiques qui inondaient les ruelles, que ce quartier n’était autre qu’une banlieue rendue tristement célèbre par les heures sombres de la Colombie.
Si les murs aux peintures expressives et vivantes, émerveillaient les yeux de tous les passants, la pauvreté n’était, toutefois, pas inapparente.

13h07.
La faim se faisait ressentir, mais l’envie de poursuivre sa destinée était plus forte. Alors qu’il gravissait les ruelles à l’aide des escalators lamentablement mis à disposition pour les touristes, en plein coeur de ce beau quartier, marquant par ailleurs, un total contraste avec le paysage qui l’entoure; Quentin se rendit compte de la fracture sociale que provoquait le tourisme dans cette si belle commune de Medellin, comparable à un Zoo, où les habitants en seraient les animaux, et les touristes, les visiteurs. Il lût même sur un des nombreux murs tagués « No Turist« .

Au sommet de cette colline de briques colorées, c’est une formidable vue sur toute la métropole qui se dessina sous les yeux déconcertés de Quentin.
Tu peux me prendre une glace ? 
Quentin se tourna vers cette jeune voix venant de derrière lui et il aperçut alors un jeune petit garçon métissé, âgé de 10 ans à peine, sans doute résident de la Comuna 13, posé devant lui avec un sourire discret et un regard intimidé.

Tu veux une glace ? l’interrogea-t-il.
Tu peux me prendre en photo ? Répéta t-il.
Décidément, la faim de Quentin était bien plus pressante qu’il ne l’imaginait. Peut-être avait-il simplement envie d’une glace ?

Après l’avoir photographié, il demanda à ce jeune garçon prénommé Esteban, de lui indiquer où trouver un glacier. Esteban se mit alors à partir en courant en faisant signe de le suivre. Quentin emboita le pas et ils arrivèrent devant un grande devanture rose où l’on pouvait y lire « Maravillosos Helados » (merveilleuses glaces).

Parmi tous les parfums présents, Quentin ne trouvait pourtant pas celui auquel il avait, sans le savoir, pensé toute la journée. Il demanda alors à la bonne femme du magasin :
Avez-vous une glace goût Panela (sucrerie à base uniquement de cannes à sucre) ?
La Paisa (habitant de Medellin) ferma les yeux, fit un grand sourire et lui indiqua du bout du doigt, les escaliers bleus qui se trouvaient à l’arrière du magasin, près de la réserve. Quentin descendit alors les marches et se retrouva face à une porte qu’il ouvrit, renfermant une pièce où se trouvait à l’intérieur, des quantités innombrables de mangues, bananes, tablettes de chocolats, cacahuètes… Cependant, aucun signe de cannes à sucre.
 

La lumière s’éteignit et la porte se referma d’un coup sec. Le voilà qui était plongé dans l’obscurité la plus totale, sans issue de sortie.
Aussitôt, une lueur verte apparut. De la canne à sucre !
Quentin s’en rapprocha pour la prendre et à l’effleurement de celle-ci, en une fraction de seconde, il fût pris d’une hallucination soudaine, comme un mirage, puis une voix familière criant à l’aide. 

Chloé ? balbutia t-il.

Le trou noir.