La reine Pokou

En cette période de ramadan, j’écoutais il y a quelques jours, une conversation au dioula* du marché des II Plateaux ; « On peut être musulmans, chrétiens, protestants mais on est avant tout un homme noir appartenant à son ethnie ». Il y a 63 ethnies représentées en Côte d’Ivoire, et chacun revendique la sienne. C’est une caractéristique de la personne, de son origine géographique et de sa culture. Pour en savoir plus, je suis allée visiter le Musée des Civilisations à Abidjan qui raconte à travers 1500 œuvres l’histoire des ethnies. Elles sont regroupées en 4 grands groupes, les Akan, les Mandé, les Kru et les Gur. J’avais déjà visité une première fois le musée, mais j’avais l’impression d’être passée à côté de quelque chose, j’avais pleins de questions restées sans réponse. Donc, cette fois-ci, j’ai demandé une visite guidée. La guide, elle-même Baoulé*, nous a raconté l’histoire de la reine Abla Pokou. J’en avais déjà entendu parler lors de ma visite à Yamoussoukro, mais entouré de ses bijoux, pagnes et de ses attribues royaux, cela prenait une toute autre ampleur.

Clarisse – Guide au Musée des civilisations – Abidjan

Donc l’histoire commence au Ghana au XVIIe siècle, où la confédération des Ashanti est en proie à une lutte de succession à la mort du roi Osseï Tutu, le peuple souffre de la famine, une période de sécheresse a brûlé les récoltes. C’est le mari d’Abla Pokou, Dakon, qui doit succéder au trône. Un jour il est retrouvé mort dans un champ. C’est alors que sa femme décide de fuir avec sa famille, ses serviteurs et les fidèles de son mari défunt. C’est une femme sage et forte, reconnue pour sa modération et son intelligence, le peuple la suit. Ils quittent le Ghana vers le Nord-ouest. Après des jours et des jours de marche à travers la forêt hostile et traqués par leurs ennemis, le peuple se trouve face au fleuve Comoé à la frontière entre le Ghana et la Côte d’Ivoire. Le fleuve est déchaîné, impossible de le traverser. Le peuple est désespéré, Abla Pokou lève les bras au ciel et demande au génie du fleuve ce qu’il veut pour se calmer. Le sorcier reçoit la réponse, il faut donner ce qu’ils ont de plus cher. Les femmes donnent alors leurs parures, et leur argent. Mais rien n’y fait. Abla Pokou comprend alors, que ce qu’ils ont de plus cher, ce ne sont pas leurs bijoux, ce sont leurs fils. Tout le monde se consulte, personne ne veut sacrifier son enfant, c’est la désolation. Alors Abla Pokou prend son fils unique, qu’elle a chéri depuis tant d’année, qu’elle a soigné et nourrit, le regarde une dernière fois et le jette dans les eaux du fleuve. Le fleuve se calme. Le niveau de l’eau descend au genou et le peuple traverse. De l’autre côté du fleuve, ils arrivent en Côte d’Ivoire, sur la berge, tout le monde se prosterne devant leur nouvelle reine. La reine murmure « Bâ »: enfant « wouli »: mort, et c’est de là que vient le nom du peuple Baoulé.

C’est l’ethnie dont faisait parti le premier président après la colonisation en 1960, Félix Houphouët-Boigny. Considéré comme le père fondateur du pays, il entreprit d’énormes travaux à travers tout le pays, construisit des infrastructures qui ont dynamisé l’agriculture. Et notamment un énorme barrage à Yamoussoukro. Ce barrage devait permettre d’alimenter en eau toutes les cultures de la région, le problème est que pour se faire, il devait détruire plusieurs villages se trouvant sur la route du grand lac. Les habitants refusaient de partir sous prétexte que leurs anciens étaient enterrés là. Alors Félix Houphouët-Boigny a utilisé l’histoire de la reine Abla Pokou, expliquant que pour sauver leur peuple à l’image de la reine fondatrice qui a sacrifié son fils, eux devaient sacrifier leurs anciens. Et ça a marché.

La reine Abla Pokou a contribué à donner une place importante aux femmes dans la société traditionnelle Baoulé, c’est aussi le cas dans d’autres ethnies, comme on le verra chez les Kru, mais ça, c’est une autre histoire.

*Dioula: Ce sont des cafés, comme des buvettes, où l’on sert toute la journée, un nescafé au lait avec du pain à l’omelette ou des spaghetti à la tomate.
*Boualé: Ethnie de la région de Comoé au Nord Est du pays.