La fin.

« … et à la fin, il se passe quoi ? »
Rose me regardait interloquée, pendue à mes lèvres, comme si j’avais coupé son drama préféré. Cela faisait déjà une vingtaine de minutes que je m’étais lancé dans le récit de mes péripéties chinoises et elle avait bu mes paroles tout le long en essayant de visualiser chaque image, de reconnaître chaque goût, de sentir chaque odeur que je décrivais. C’est toujours lorsqu’on cherche à retranscrire de la manière la plus fidèle possible une situation, qu’on se rend compte du fossé qui sépare le moment vécu du récit.

Ainsi j’avais renoncé à essayer de la convaincre qu’une nuit passée sur la muraille valait largement le danger que nous avions surmonté pour y accéder, et je m’étais plutôt lancé dans la description méthodique de l’appartement au 22 ème étage d’une tour dans lequel nous avions passé quelques nuits lors de notre virée à Shenyang. Malheureusement, mes aventures vacancières n’intéressaient que guère ma jeune interlocutrice et c’est donc avec cette phrase assassine qu’elle m’avait remis à ma place : « et à la fin il se passe quoi ? »

Il me fallut quelques minutes pour retrouver mes esprits. Comment une gamine à peine plus vieille que le petit Nicolas dans le petit Nicolas à la plage osait-elle m’interrompre pendant ma diatribe ? « Tu sais, l’important ce n’est pas vraiment comment ça se finit, c’est plutôt comment tu arrives à naviguer tout le long avant de…
– Donc ça se finit mal, forcément.
– Non, pas nécessairement. Les derniers instants peuvent aussi être une apothéose. Une sorte de feu d’artifice qui fait qu’après tu ne regrettes pas et tu passes à autre chose !
– Mouais… « 

Cette petite ne manquait pas de toupet. Me forcer à me justifier alors que je lui faisais l’honneur de lui raconter mon compagnonnage avant tout le monde ! Qui serait assez mal élevé pour m’interrompre de la sorte en plein milieu d’une phrase ? Profitant de son silence, je retrouvais mes esprits et, comme un cycliste reprend sa course après la chute, je reprenais mon histoire là où je l’avais laissée. Beaux paysages. Ballades à vélo. Couchers de soleil. Fruits de mer délicieux.

« … Et t’étais triste de quitter tes amis ? »
Cette fois c’en était trop. Réunissant tout le self-control dont disposait encore mon esprit fatigué et avancé de six heures, je pu retenir in-extremis la double baffe latérale qui me démangeait l’avant bras ; mais ne pu malheureusement pas retenir le torrent d’insultes que je deversais au visage de la neo-collegienne. Ce n’est qu’une fois ses morts déterrés et honorés, que je me rendis compte de ma sur-réaction. Invoquer le passé peu glorieux de sa mère, passe encore. Mais lui dévoiler un 15 juillet que le père Noël n’existe pas et que c’est son oncle Gérard (celui qui est alcoolique), qui met un costume toutes les années pour faire monter les enfants sur ses genoux ; là j’étais clairement out-of-control.

Pour autant, mon torrent de noms d’oiseaux ne semblait pas avoir perturbé Rose qui me regardait fixement en attendant ma réponse. Décidément, cette petite était d’un calme a faire rougir l’eau de la fontaine des Tuileries, face à laquelle nous nous trouvions, arrêtée en cette matinée estivale. « Je sais que c’était bien. Mais moi ce que je veux savoir, c’est ce qu’on fait après. » Je restais interdit. Contrairement à d’habitude, les idées ne se bousculaient pas dans ma tête et tout semblait gelé, comme paralysé par l’ampleur de la réflexion qui m’attendait si je faisais face à la question.

Thibéry et Chloé de retour dans leur Paname natale, Sandrine en plein bras de fer avec l’éducation nationale française après la parenthèse ivoirienne, Quentin et Raisa restés au pays de Pablo après avoir « raté l’avion » et Kim déjà en route pour les retrouver… Comment faisaient-ils tous pour gérer ce dur retour à la réalité ? Rassemblant mes dernières forces, je me levais et m’apprêtais à rejoindre la sortie nord du parc, lorsqu’une main se posa sur mon avant bras. Je sursautais. Le corps relié à cette main n’était ni jeune, ni féminin ; mais il était toutefois bel et bien rosé après une demi-heure de marche quotidienne sous le soleil parisien. « Vous oubliez votre valise jeune homme », m’avertit l’octogenaire bienveillant, avant d’enchaîner : « Vous n’avez pas l’air dans votre assiette. Je vous ai vu crier tout seul tout à l’heure et je n’ai toujours pas compris ce qu’était un obus à tête de pioche , ni ce que votre tante pourrait trouver comme intérêt à le mettre dans son animal de compagnie. Vous savez, parfois c’est bien de prendre le temps avant d’enchaîner, vous devriez vous reposer ! »

Je hochais la tête et empoignait ma deuxième valise en prenant soin de ne pas abîmer les 16 kilos de canard pekinois, dissimulés dans les poches de mes commandes Taobao. Je remerciais enfin poliment mon interlocuteur avant de filer à l’anglaise en direction des Champs-Élysées où je pourrais enfin me répandre sur mon sort en toute tranquillité. Mais le vieil homme n’était pas du genre à lâcher facilement : à peine avais-je franchi les portes du parc qu’il m’arrêta à nouveau avec malice. « Vous connaissez Attrape-moi si tu peux, jeune homme ?
– Évidemment.
– Vous êtes plutôt Di Caprio ou Tom Hanks ?
– À votre avis ?
– Je pense que vous êtes un fuyant. Un peu comme votre regard. C’est sûr que vous vous identifiez à Leo, autant dans celui-ci que dans Will Hunting.
– Je l’ai pas vu, ça parle de quoi ?
– Un jeune homme plein de potentiel qui se découvre petit à petit, en même temps qu’il vit de nouvelles expériences.
– Ouais, comme 90% des films quoi.
– Non, The con is On, ça parle d’autre chose.
– Oui enfin ça c’est le pire film du XXIème siècle ! Enfin bref, Will machin, à la fin il se passe quoi ?
– … »