Imprédictibles opportunités

Au versant sud de notre campus se trouve un chantier dont nous parvenons à observer l’évolution depuis les plus hauts étages de notre bâtiment. À en croire l’image satellite de Baidu map (l’équivalent de Google) qui montre un terrain encore boisé, cette vaste friche de la taille de notre campus n’est investie que depuis peu par les préfabriqués et autres grues de circonstances. Au sein de cet espace en construction, la variété des manœuvres à accomplir articule les opérations des hommes et des machines. Creuser la terre sèche à l’aide des pelleteuses et de leur godet robuste, acheminer le béton grâce aux camions toupie équipés de pompe à béton extensible, treuiller les gigantesques plaques de métal à l’aide de grues qui elles-mêmes s’agrandissent au fur et à mesure. Au milieu de toutes ces tâches programmées comme du papier à musique, les incessantes allées et venues des individus miniatures confèrent à l’ensemble des airs de fourmilière. Un spectacle qui prend place dès les premières lueurs matinales et jusqu’aux rayons tardifs des lampes incandescentes.
Ce rythme effréné s’explique en partie par la taille du projet dont les colossaux bâtiments alentours donnent déjà un aperçu de l’échelle. Et si la future silhouette de ce nouveau voisinage risque d’obstruer les quelques lignes de perspective encore perceptibles depuis certaines chambres, elle n’en révèle pas moins les dynamiques à l’œuvre dans le pays. Un développement dans le temps et l’espace qui semble ne connaître aucun obstacle et au contraire, chercher à se répandre à travers toutes les dimensions possibles, du macro au micro.

C’est ainsi que nous-mêmes, à notre échelle de primo-arrivants, nous avons été maintes fois sollicités et ce, dès nos premiers jours. Sans avoir même foulé le moindre terrain de sport, des observateurs avisés nous prédisaient des carrières locales dans plusieurs équipes friandes de recrues étrangères entraînées et prêtes à jouer. À la manière de chasseurs de tête, ces « promoteurs » avisés s’organisent également pour faire converger les hordes d’étrangers dans leur boîte de nuit affiliée. Ces lieux dont la réputation semble indexée sur le nombre d’étrangers présents à leurs tables, offrent billets d’entrée et consommations à volonté pour motiver les clubbers étrangers à s’entasser jusqu’au petit matin. De même, nous ne comptons plus les offres de teaching job. Un groupe WeChat leur est même dédié sur lequel les notifications déferlent par légion. Il semble, en effet, aller de soi que si nous avons réussi à franchir les frontières chinoises, nous sommes en mesure d’enseigner l’anglais à des groupes d’enfants pouvant aller de 3 à 15 ans. Avec à la clé des sommes rondelettes. Néanmoins, l’éclat aguicheur de ces propositions occulte parfois un plus sombre pendant. Car comme dans de nombreux pays, les VISAs étudiants ne permettent pas de travailler. Et se faire attraper peut entraîner des sanctions allant de condamnations financières au renvoi dans son pays avec interdiction de revenir. Des risques aux lourdes conséquences pour celles et ceux qui s’apprêtaient à conquérir ce nouvel Eldorado.

Entre attraction et répulsion, opportunités et menaces, nous sommes bien en présence d’un panel d’incertitudes propre à l’aventure.

Notes visuelles des présentations

Ces situations à double tranchant conduisent alors certain-es étranger-es à se rassembler en groupes mus par le même élan d’entreprise. En faisant notre connaissance, une étudiante venant du Togo nous a invité à l’une de ces réunions. Cette soirée sur le thème de l’entrepreneuriat féminin a été l’occasion de retrouver les conférences type talks, où, seuls sur scène, les speakers, ici des speakerines, à mi-chemin entre le témoignage autobiographique et l’exhortation des foules, vous content leurs aventures entrepreneuriales. Cette soirée organisée dans la financial tour, nous a permis d’assister à de nombreux échanges entre les participants qui illustraient bien leurs diverses tentatives de faire des affaires. Et même si notre camarade francophone insiste auprès de nous pour nous aider à savoir laquelle de nos passions pourrait se transformer en business, en vue de convertir notre court séjour en success story, notre unique expérience professionnelle s’en tient à notre stage. Qui plus est, pour ma part, les dessins que j’ai réalisé pendant les présentations ne se prêtent pas vraiment à la production de masse. Et notre bourse CréaTIC reste suffisante pour nos dépenses courantes.

Mais l’argent reste un point névralgique dans l’acclimatation des étudiants étrangers. Malgré les aides allouées, lorsque vous devez vivre sur place à long terme, la nécessité impose rapidement de nouvelles lois.
Au cours de nos jours de repos dont vous avez eu vent samedi dernier, nous avons retrouvé les joies de la vie de campus. Flâner après le dîner, sans destination précise, si ce n’est au loin l’allure familière d’un bro (ici, tous les étudiants internationaux sont des frères). Nous le rejoignons pour un salut amical, qui se transforme en quelques mots. Puis la conversation s’installe et nous découvrons comment il récolte des maigres commissions en rendant des services ci et là, redirigeant des achats aussi bien que des offres d’études vers son pays d’origine, la République Démocratique du Congo. Son récit laisse alors entrevoir les traces de circuits marchands parallèles aux routes officielles du commerce. Lui qui a toujours voyagé dans sa vie mesure bien l’enjeu de venir en Chine, sans filet de sécurité : « si tu arrives à vivre ici, alors tu peux vivre n’importe où ensuite ». Cette vision nous fait réaliser que par cette douce brise printanière, 2h viennent de s’écouler. Car il fait bon discuter aux marches du bloc de 9 étages. Même si après 4 années, le temps semble long pour certain-es habitant-es de la première heure. Car chacun-e reste assez unanime sur la difficulté de nouer des liens avec les étudiant-es chinois-es. Au-delà de la barrière de la langue que des cours intensifs peuvent aider à dépasser en 6 mois, la confiance s’installe difficilement. Une certaine distance qui peut osciller entre la simple réserve et l’indifférence et qui ne se réduit pas aisément, même après plusieurs années de cohabitation. De quoi réaliser à nouveau à quel point nous avons été privilégiés de bénéficier de guides dédiés. Et d’espérer, à cet égard, qu’ils trouveront pareil accueil si leur candidature pour venir en France (Fàguó) était retenue. Dans notre pays (guó) de lois (fà) avec lesquelles il leur faudrait alors composer pour faire à leur tour l’exercice de cette liberté qui construit les vies.