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Vous le savez peut-être, pour publier nos articles sur ce blog, nous devons nous connecter à Internet via un réseau privé virtuel (VPN) qui contourne le « Grand pare-feu de Chine ». Sans ce petit logiciel qui nous relie directement aux serveurs distants de pays sans restriction, toutes les pages hébergées hors de Chine afficheraient une inscription identique sur nos navigateurs : « Ce site est inaccessible. compagnonnage.idefi-creatic.net n’autorise pas la connexion. Essayez les suggestions ci-dessous : Vérifier la connexion. Vérifier le proxy et le pare-feu. ERR_CONNECTION_REFUSED ».

Aussi, avant de venir, cette pratique nous semblait tabou. Contourner le pare-feu d’un pays notamment célèbre pour sa discipline semblait relever davantage d’une intrigue de polar que d’un échange universitaire. Depuis, nous avons découvert que la plupart des étudiants s’en servent sans véritablement s’en cacher et que certains professionnels disposent même d’options pour l’inclure directement à leur navigateur. Néanmoins, cet état de fait semble remis en cause par les premières sanctions individuelles prises à l’encontre de personnes utilisant ces réseaux. En janvier dernier, le gouvernement chinois a appliqué une première amende de 1000 yuan (133€) pour violation de cette interdiction introduite en 1997. Pour d’autres, notamment des étrangers, la police demande de désinstaller les applications concernées. De quoi, non sans certains airs de loi Hadopi, voir prochainement la réalité rejoindre la fiction ?

La technologie suscite beaucoup d’interrogations. Est-elle neutre ? Simple outil au service de l’usage que nous en faisons. Ou intrinsèquement déterminante, modifiant nos existences  de part sa nature même ? Ici, une chose est certaine, son usage est systématisé, instinctivement. Lors de notre journée de repos (nous rattrapons les 3 jours de pont de la fête du travail sur deux dimanches), resté seul au campus pour écrire cet article, je décidais de profiter de mon réseau without borders selon l’ambivalent slogan d’un logiciel, pour déjeuner devant une interview de l’auteur de science-fiction Alain Damasio. Il me fallait pour cela prendre mon repas à emporter. À l’aide d’une autre technologie de communication, un petit livre « vocabulaire de poche Français-Chinois », je préparais donc mon ravitaillement en cherchant le mot « emporter (emmener) » pour le montrer, à défaut de savoir correctement le prononcer, au moment opportun. Et par chance, au rez-de-chaussée de notre cantine où nous ne pouvons aller que jusqu’en fin de matinée, beaucoup d’étudiants demandaient ces petites barquettes plastifiées blanches pour en faire autant. Ni une ni deux, je profitais du moment où l’un d’eux rassemblait ses 3 barquettes dans son fin sachet plastique transparent pour lui montrer la photo. Mais au bout de 2-3 allers-retours de regards et balbutiements béats vraisemblablement peu concluants, mes gesticulations n’aidant en rien pour qu’il me dise comment le demander à la serveuse, il s’équipa de son téléphone pour me l’écrire en anglais via son traducteur. Et son empreinte sonore fût suffisante pour que je passe commande. Juste après. Car déjà dès le deuxième comptoir, pourtant mitoyen, je me contentais de montrer ma première barquette en guise d’indications. Le son s’était comme aussitôt envolé à peine prononcé, je n’avais emmagasiné qu’une seule séquence de ces mots-clé propres à établir une connexion de vive voix.

Car nos physiologies étrangères restent particulièrement imperméables à cette langue chinoise si sonore et vocale. Ici, on appuie fort les consonnes et on marque les inflexions de tons sans pareil. À tel point que pour aider nos tympans défendants à entendre ces variations infimes, nos patients interlocuteurs développent des techniques gestuelles dignes de chorégraphes. La main haute et plate pour tracer la droite du premier ton, uniforme, long. En oblique vers le haut pour le son qui monte suivant l’accent aigu. Selon une vague qui descend puis monte pour le chapeau circonflexe inversé (particulièrement difficile celui-là). Et en oblique descendante pour leur accent grave. Ce nouveau vocabulaire s’avère bien utile pour entraîner nos sensibilités à distinguer ces subtilités. Car la correspondance avec nos accents, si elle est possible sur le papier, ne traduit pas la réalité physiologique de leur prononciation. Les diphtongues (et triphtongues) et autres consonances nasales et gutturales demandent à nos organes des souffles, des résonances et des pincements de langue qu’ils n’ont jamais eus à faire jusqu’ici. À l’image d’enfants qui titubent sur leurs deux jambes pas encore assez musclées pour marcher, nos tentatives de répétition donnent lieu à des scènes dignes de cours de musique, ou de théâtre.

Au bout de 40 jours où nous avons respiré le même air, bu la même eau et mangé la même nourriture (et jusqu’ici, tout va bien), il nous reste maintenant à entraîner nos corps étrangers à repousser ces frontières qu’aucune technologie ne saurait encore contourner, bloqués par le simple pare-feu de nos conditions singulières.

Joyaux miroités derrière la vitre