Dynasties of China (3/3) – signes avant-coureurs

Nous venons de franchir la date symbolique qui marque la moitié de notre séjour. 2 mois viennent de s’écouler depuis notre arrivée. Forts de l’expérience de ces dernières semaines, tels des explorateurs du haut de leur montagne qui se repaissent dans le renfoncement d’un point panorama, nous prenons la mesure du chemin parcouru. C’est ainsi qu’entre nos multiples statuts d’étudiants, de touristes, d’expatriés, de travailleurs et de curieux, nous avons pu mettre au point une intrigue assurément promise à un destin légendaire. Ne serait-ce que par le sigle racoleur de son titre, #DOC pour Dynasties of China, la série affole les réseaux sociaux et surclasse de loin tous les trending topic. Nous le savons, car pour l’occasion, nous avons hérité de droits d’accès « administrateur » aux outils de back-office qui surveillent les affluences. Et ici, ils sont précis. Désormais, nous ne nous adressons plus à un « vous » général mais à chaque lecteur-rice individuellement, aussi assidu-e à cette saga que nous aux baozi du petit-déjeuner, non sans leur lait de soja tiède en accompagnement.

Et alors même que le mot d’ordre de la journée était d’« ajouter de l’huile aux efforts collectifs pour remplir avec succès ses tâches, dans un seul cœur et avec un seul esprit, mus par la conviction qu’il n’y a pas de miracle, pas de chance, seulement le courage de persévérer » (concaténation des retranscriptions automatiques du traducteur à peine retouchées), une bonne saga n’en reste pas moins, elle-même, aux prises avec les lois du réel. Celles-là même qui lui donnèrent naissance.

Car « chaque édifice est soumis à sa propre gravité » selon l’adage d’un certain lettré dont la postérité n’a retenu que les formules tautologiques. Et rien du succès précoce des 2 premiers épisodes ne laissait présager le terrible dénouement de cette épopée cinématographique, quoi que d’abord littéraire, enfin pour un scénario, donc plutôt filmique, à moins que, issue d’un texte, elle ne prétende au Goncourt, ou aux Césars ? Les producteurs aimeraient plutôt l’Oscar ? Encore faudrait-il la traduire pour ça. Et donc investir plus. Bref, une histoire. Un destin. Une carapace. Des craquelures. Un présage. Patatra. Un bruit. Silence. Noir. Malédiction. Bénédiction ? Les 3è opus sont souvent des naufrages.

Pourtant toute les conditions étaient réunies pour faire de ce dernier épisode le climax de la trilogie. La Dynastie Qing fut, en effet, le théâtre de tous les records. Son chef guerrier avait la trempe des plus grands conquérants (imaginez l’allure des combats). Une bataille décisive eut lieu au pied de la Grande Muraille (imaginez-les avec des plans de drônes). 57 ans de guerres, d’alliances, de trahisons, de rébellions, de retournements de situation ont eu lieu avant que les Mandchous n’obtiennent enfin la paix (de quoi faire fleurir toutes les intrigues sentimentales). Et avec 61 ans, Kangxi et Qianlong ont eu les plus longs règnes de l’histoire de la Chine. À eux seuls, ils peuvent tenir plusieurs sagas entières. Dans un empire Qing qui fut le deuxième plus grand empire chinois (après l’empire Yuan des Mongols), 13 millions de km2 d’images sont possibles dans les vallées, les montagnes et le long des fleuves plus ou moins jaunes selon l’étalonnage, plus ou moins tranquilles selon les crues. Un Empire le plus peuplé au monde en 1800 avec 1 tiers de la population mondiale. Toute cette foule modélisable en 3D avec des tenues traditionnelles, qui vivrait autour de la Cité interdite où 10 empereurs Qing vont se succéder. Mais qui verra aussi la mort de 30 millions de personnes tuées dans des catastrophes naturelles. Et selon les experts, les morts, ça nourrit l’audience. Tout comme les histoires de famille. Pensez à ce dernier Empereur de la dynastie qui dirigea seul… à l’âge de 2 ans, après les décès en 48 heures de ses aïeuls. Imaginez cet enfant impuissant face au basculement vers le déclin de 2 millénaires d’histoire. Compassion assurée toujours selon les scénaristes consultés. Sachant aussi que la guerre de l’opium faisait rage. Et que montrer la face obscure de l’Histoire dans des époques en proie à tous les doutes civilisationnels renforce d’autant plus la puissance symbolique (et la portée commerciale) de ces destins tragiques.

Ah ! Vraiment, les producteurs avaient toutes les clés en main pour donner à cette fresque historique un retentissement majeur digne de leurs généreux investissements. Et ils ne se relèveront sans doute jamais d’un tel gâchis, n’ayant pu voir les signes avant-coureurs de leur chute. Mais, que voulez-vous, « les coulisses de l’Histoire consistent en l’ombre du miroir » comme disait un autre adage du lettré inconnu.