Digital creative designer

La majeure partie de nos articles sur ce blog concernent nos expériences de la vie de tous les jours. Ici à Beijing et aussi loin que les temps de trajet nous le permettent, dans le reste de la Chine, limite accordée par nos visas étudiants. Tous ces moments, ces lieux, ces découvertes caractérisent la singularité de notre séjour et nous servent de support pour tenter, à distance, de vous faire voyager vous aussi, à la rencontre de l’autre, de l’étranger, du divers.
Néanmoins, comme nous l’avons évoqué précédemment, notre principale activité réside désormais dans le stage en entreprise. Et comme il est d’usage sur les plateformes de réseaux professionnels, il convenait durant les premiers jours d’annoncer notre changement de statut. C’est ainsi qu’à nous 3, nous sommes devenus des digital creative designer, 3 mots qui, s’ils vous laissent pantois de prime abord, me permettront de vous présenter davantage notre expérience de stage.

 

Digital
Le cœur d’activité de notre entreprise concerne l’élaboration de scénographies multimédia. Écrans géants tactiles, dispositifs interactifs et autres simulations en réalité virtuelle (avec le masque sur la tête) constituent les principales innovations proposées à ses clients, surtout des musées et des institutions. Nous avons donc été sollicités à plusieurs reprises pour réaliser des synthèses de projets de ce type. La première fois dans le cadre de la conception du musée archéologique de Yidu (celui-là même qui initia notre dernière saga dynastique) et plus récemment, pour établir une sorte d’état de l’art. C’est ainsi que nous avons collecté toute sorte de références, plus étonnantes les unes que les autres et commenté leurs avantages et leurs inconvénients. Des pièces intégralement recouvertes de projections animées, rendant les murs quasi-vivants au contact des passants. Des manipulations d’objets virtuels grâce à des caméras kinect qui détectent les mouvements des mains aussi bien que des visages. Des affichages en réalité augmentée : surimpression d’informations sur des objets ou des lieux réels à travers un périphérique mobile. Mais aussi des toboggans qui s’animent comme un flipper lorsqu’on y glisse. Des marelles personnalisables dont les éléments explosent comme dans un jeu vidéo lorsque leur concepteur sautent dessus. Encres conductrices d’électricité, hologrammes et autres interfaces intégrées aux vêtements ou commandées par le cerveau complètent cette liste non-exhaustive. Les artistes et les scénographes ne manquent pas d’inventivité pour augmenter l’expérience des visiteurs grâce aux possibilités du numérique. Cette révolution qui emprunte son nom aux chiffres qu’elle manipule comme jamais auparavant. Eux n’entretiennent sinon aucune relation particulière avec les doigts, si ce n’est pour compter dessus, ou pour manipuler un boulier (toujours en usage en Asie il y a 10 ans). Et si nous privilégions néanmoins la version anglaise de digital, c’est pour mieux révéler le caractère international de notre expérience, car ça, ça compte aussi sur notre profil en ligne.

 

Creative
Mentionner la créativité dans cet intitulé n’avait pas pour seul objectif de promouvoir notre nouveau poste dans un retentissant effet d’annonce. De surfer sur la tendance à être créatif, particulièrement en vue chez certains observateurs, voire même demandée par quelques recruteurs. Ce n’était pas non plus pour jouer sur la polysémie du mot qui permettait alors à chacun-e d’imaginer librement sa traduction concrète dans la réalité de l’entreprise. Mais bien plutôt car dès les premiers jours, notre présence dans l’entreprise comportait son lot de défis. En effet, si habituellement vous rejoignez une nouvelle structure après un entretien d’embauche et pour réaliser des missions définies au préalable, dans notre cas, ces ajustements n’ont eu lieu qu’après notre arrivée, une fois sur place. Lorsqu’au fil des premières réunions, nous cherchions à nous présenter pour intégrer au mieux les équipes. À trouver les meilleurs moyens de nous comprendre pour travailler sur les différents projets. À tenter de bien identifier notre périmètre d’intervention dans le descriptif des missions confiées. Et pour cela, user de toutes les méthodes de traduction possible, tantôt orale, tantôt écrite voire même dessinée. De quoi développer quelques aptitudes aux situations incertaines, possiblement utiles lorsque le flottement sémantique de certains discours laisse libre cours à de nombreuses interprétations, toujours très créatives.

 

Esquisses d’installations interactives

Designer

En France, dire que vous êtes designer ne renseigne pas forcément sur votre métier. Pour votre interlocuteur comme parfois pour vous même ! En effet, on entend davantage le mot « design » utilisé comme un adjectif — « abus de langage ! » s’exclameraient certains designers, que comme le nom d’une profession établie. La faute sans doute à l’Ordre des designers qui n’existe pas encore à la différence des médecins ou des avocats. Mais des initiatives sont en cours depuis plusieurs années pour permettre à ces professionnels de rejoindre les architectes et les paysagistes au rang des autres métiers fédérés dont l’activité consiste à concevoir à dessein. Et plus généralement, une méconnaissance des différents champs d’intervention qui composent ce métier protéiforme est à déplorer. En guise d’aperçu, nos différentes missions ici illustrent bien cette pluridisciplinarité qui touche aux messages, aux objets aussi bien qu’aux espaces.
En premier lieu, nous avons rédigé une proposition de film institutionnel pour l’entreprise. Un scénario et un storyboard basés sur les références de leurs deux films de présentation aux effets hollywoodiens. Puis nous avons répondu à l’appel d’offres du Musée des sciences et des technologies de Chine qui demandait de concevoir des petits objets démonstratifs de certains processus physiques comme la pesanteur ou la viscosité. Enfin, nous avons élaboré une proposition de plan pour la scénographie du futur musée de la fertilité qui prendra place dans l’hôpital pour femmes de Chengdu.

Au-delà de maintenir une cohérence de parcours sur notre C.V. — autre critère hautement apprécié de certains recruteurs, ces expériences contribuent à enrichir notre connaissance de la Chine par son environnement professionnel. Il nous reste de nombreuses questions sur leur organisation mais notre présence en ces lieux nous permet déjà de lutter contre la difficulté à aller vers l’autre. Enjeux séculaires dont Édouard Glissant parlait en ces mots : « combattre la mondialisation se fait par la mondialité, non en se refermant sur soi-même, ses murs, sa maison, sa cité, sa nation, mais en se changeant au contact de l’autre, avec lui, sans se perdre ni se dénaturer et au contraire, échanger sur nos diversités et notre unité. »